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PLATEAU DE TABLE EN MARQUETERIE DE MARBRES ET PIERRES DURES

ATTRIBUÉ A PIETRO CARLI

ROME, VERS 1580-1600

Dimensions : 144,7 x 99,6 cm

Ce spectaculaire plateau en marqueterie de marbre présente un ovale central d’Alabastro Fiorito entouré d’un anneau décoré de fleurs stylisées et inséré dans des volutes de lumachella orientale ornées à chaque extrémité d’un panier de fleurs. La bande de périmètre extérieur est quant à elle décorée de pierres tout aussi somptueuses : on y trouve des peltes (petits boucliers grec en forme de croissant) en breccia quintilina et des panoplies (ensemble d’armes servant de trophée, d’ornement), les armes ayant des lames en albâtre translucide ; à chaque angle se trouve des cartouches en alabastra a tartaruga (ainsi appelé pour ses effets marbrés proches de l’écaille de tortue) et semesanto.  Cette large bande est bordée de pietra nefritica et l’ensemble est entouré d’une corniche en  giallo antico.

La conception ornementale de notre œuvre fait surtout penser à Rome. Les spécialistes ont longuement débattu pour déterminer si c’était de Rome ou de Florence que provenaient les premières tables en marbre. Le consensus est aujourd’hui en faveur de Rome, la Ville Eternelle, la ville des pierres, où les excavations, les nombreux chantiers archéologiques, mettaient au jour les matériaux les plus rares. La préciosité des pierres polies, aussi brillantes que des diamants, convenait parfaitement au goût maniériste. Leur usage coïncida avec l’engouement de l’époque tant pour l’alchimie, curieuse des propriétés magiques des minéraux, que pour la pure science minéralogique.
Rome connaissait encore les anciennes techniques de marqueterie de marbres polychromes dont des exemples subsistaient par exemple dans la basilique de Junius Bassus à Ostie (331 après J.C.). Mais le remploi des marbres antiques dans de nouveaux chantiers fit peu à peu disparaître les derniers décors survivants. Ces pierres antiques réemployées permettent d’ailleurs quelquefois de dater certains objets : ainsi la breccia quintilina découverte dans la villa de Quintiliolo, près de la villa Adriana, vers 1565 et présente dans notre table permet-elle de dire que la table est postérieure à cette date.

En ce qui concerne les tables, les premiers essais de marqueterie de marbres et de pierres dures sont d’un dessin très simple, avec quelques éléments géométriques, carrés et rectangles vers 1550, avec adjonction de cercles et de motifs simples durant la décennie suivante.
De ces créations romaines il nous reste un nombre limité d’exemples. La table Farnese, conservée au Metropolitan Museum de New York, sans doute dessinée par l’architecte Jacopo Barozzi, dit Vignola (1507-1573) aux alentours de 1565-1570 pour le cardinal Alessandro Farnese, est probablement la plus ancienne table qui nous soit parvenue.  Plusieurs tables intéressantes de cette période sont conservées au Palazzo Pitti à Florence et au Musée du Prado à Madrid.
Du milieu du XVIème au début du XVIIème siècle, le modèle de plateau de table le plus courant présente un cartouche central ovale d’une pierre unique et rare (souvent l’agate, ou l’albâtre oriental comme dans la table Farnese), cerné d’une frise comprenant des motifs de petite taille, un rectangle intérieur et une bordure externe. Tout un groupe de tables de la seconde moitié du XVIème siècle reprend un ornement existant sur la bordure extérieure de la table Farnese : la pelta ou bouclier romain, très stylisé. D’une manière générale, jusque vers 1580 les motifs sont géométriques ; vers 1580 apparaissent quelques motifs naturalistes stylisés (palmettes, corolles, pampres, acanthes, oiseaux, fleurs, escargots et trophées militaires). Les motifs restent relativement abstraits : les fleurs par exemple sont symbolisées par des corolles et des pistils, mais ne sont pas identifiables.
Les premières tables semblent bien être nées à Rome, mais il n’en reste pas moins que jusqu’à la fin du XVIème siècle il est difficile de déterminer stylistiquement si les œuvres sont romaines ou florentines. Les deux villes eurent en effet des contacts permanents et, si la technique de l’intarsia naquit à Rome, il fallut peu de temps pour que les florentins, en la personne du duc Cosimo Ier, voulussent aussi une table ainsi réalisée.

La découverte de notre plateau de table est donc particulièrement intéressante car il présente de très nombreuses similitudes avec un autre plateau se trouvant au All Souls College à Oxford : ils ont tous deux les mêmes volutes encadrant l’ovale central, les mêmes motifs de peltes et de trophées, les mêmes paniers remplis de fleurs à chaque extrémité du champ principal et un bord extérieur de Giallo Antico.
Le plateau du All Souls College a la rare particularité d’être signé sur sa bordure extérieure ‘M.PIETRO CARLI FIO[RENTINO] FECIT’ et nous permettrai donc d’attribuer également notre plateau au florentin Pietro Carli, probablement actif à Rome à la fin du XVIe siècle.
Curieusement, très peu de choses sont connues de cet artiste, bien qu’une facture datant de 1569 relative à un plateau de table pour Ferdinando I de Medici fasse mention de « Pietro detto el Fiorentino » comme étant à l’origine de sa création, et pourrait se référer à ce même artiste.
Le fait qu’il soit clairement d’origine florentine soulève quelques questions intéressantes, étant donné que la conception ornementale du plateau du All Souls College ainsi que du notre fait indéniablement penser à Rome ; le travail florentin de l’époque est plus étroitement associé aux ateliers Médicis, qui avaient un style assez différent, distinctement naturaliste avec une utilisation plus prononcée des pierres dures (par opposition aux marbres) sur un fond noir.