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PAOLO DI GIOVANNI FEI
(Sienne, documenté de 1369 à 1411)

Vierge de Miséricorde entre deux Anges, Saint Pierre et Saint François
Vers 1400-1405.

Tempera et or sur panneau.
23,5 x 43,5 cm.

Provenance :
Collection privée.

Ce délicieux petit tableau, peint sur un panneau à la nervure verticale et aminci au revers, représente la Vierge de Miséricorde entre deux Anges, Saint Pierre et Saint François. Deux anges habillés d’une veste rose avec les ailes orangées, incisées a sgraffito, soutiennent le manteau de la Vierge, sous lequel s’agenouille un grand nombre de fidèles avec leurs frocs de couleurs variées, chacun ceint aux hanches par une cordelière. À en juger par les « disciplines » – de petits bâtons – lacées aux poignets, et par les déchirures des vestes à la hauteur des épaules, ces acolytes semblent être membres d’une confrérie de tertiaires franciscains pénitents, probablement dédiée à Saint Pierre qui est représenté en position d’honneur à la droite de la Vierge.

Je pense donc que notre tableau pouvait être une partie d’une bannière processionnelle en bois, utilisée pendant les processions de la compagnie dont les membres sont représentés abrités par le manteau de Marie.
L’œuvre entra au XIXème siècle dans l’importante collection du peintre nazaréen Johann Anton Ramboux, composée principalement d’œuvres siennoises, dont un grand nombre a été acquis pendant son dernier séjour italien (1833-1842). Au décès de Ramboux, le tableau, avec beaucoup d’autres œuvres de la collection – qui fut un épisode marquant de la « fortune des primitifs » au XIXème siècle de par la qualité et la quantité des pièces qui la composaient – fut mis aux enchères chez Heberle (Lempertz) à Cologne, avec une attribution à Lippo Memmi. Bien que chronologiquement erronée, la référence au peintre siennois rend justement compte au langage pictural directement hérité de l’art de Simone Martini, facilement lisible dans les élégances linéaires du drapé, les tons brillants et précieux et le traitement raffiné de la feuille d’or.

Cette œuvre s’inscrit en effet dans un contexte de renouveau délibéré de la grande tradition siennoise du Trecento, favorisé par une relecture attentive et directe des prestigieux exemples de Simone Martini et de Lippo Memmi, et perpétué pendant la deuxième moitié du XIVème siècle par des peintres comme Bartolo di Fredi, Andrea Vanni, Francesco di Vannuccio et Paolo di Giovanni Fei. Ces caractères sont particulièrement visibles dans cette œuvre raffinée, qu’il faut précisément attribuer à mon avis à Paolo di Giovanni Fei, dans sa phase de maturité artistique. Cette phase succède au rapprochement avec le style de Bartolo di Fredi qui avait caractérisé l’activité de Fei pendant les vingt dernières années du Trecento, quand le langage du maître adoptait des formules gothiques plus ostentatoires et des élégances plus accomplies. Cela peut être démontré par la souplesse des chairs, délicatement rehaussées de rouge sur les joues, et la richesse de certains détails, comme les précieux ourlets aux cols, aux poignets, et à la ceinture de la Vierge. Des correspondances ponctuelles avec d’autres œuvres de Fei ne manquent d’ailleurs pas: il suffit d’observer la ressemblance entre les anges de notre tableau – qui ont le visage allongé, le front haut, le nez pointu, les petits yeux presque bridés, les paupières lourdes, qui semblent incisées – et ceux rassemblés en chœur aux côtés de la Vierge dans le petit tableau avec l’Assomption de Marie de la collection Kress à la National Gallery of Art de Washington, une œuvre qui peut être datée de la moitié de la première décennie du XVème siècle, comme l’a souligné Boskovits. Le visage galbé et la petite bouche charnue de la Vierge de Washington, enveloppée d’une somptueuse robe blanche incisée a sgraffito sur la feuille d’or, se retrouvent dans la représentation de Marie dans notre tableau.

Cette dernière est également proche de l’Ève se trouvant au premier plan du petit panneau représentant la Vierge entourée d’Anges et de Saints de la collection Lehman au Metropolitan Museum of Art à New York, où l’on retrouve également une représentation de saint Pierre proche du notre. Le mouvement serpentin du manteau de ce dernier, ouvert en deux boucles sinueuses filetées d’or laissant apparaître la doublure rosée, est comparable au vêtement porté par Jean l’Évangéliste dans le tableau américain, et aux calligraphies élégantes qui animent le vêtement bordeaux de Jean-Baptiste dans le panneau latéral de droite du triptyque commandé par le Cardinal Enrico Minutolo en 1407, aujourd’hui conservé dans la cathédrale de Naples. Par ailleurs, le Saint-François de notre panneau ressemble à d’autres personnages fréquemment représentés dans le monde maniéré de Fei, comme le Saint Jean pleurant de la Crucifixion, auparavant sur le marché anglais, compartiment de la prédelle à laquelle ont également appartenu les deux scènes se trouvant au Lindenau-Museum d’Altenburg. Son habit aux manches larges animées par de profonds plis est le même que la veste portée par le Saint François du retable de Sant’Andreino alle Serre di Rapolano, à la Pinacoteca Nazionale de Sienne.

Enfin, nous pouvons comparer les acolytes regroupés sous le manteau de la Vierge – avec leurs nez arrondis, leurs expressions sombres, leurs sourcils et leurs lèvres éclairées par de subtils rehauts – et les personnages, aujourd’hui fragmentaires, se pressant sous la chaise de saint Augustin dans la chapelle Accarigi de San Domenico à Sienne, datant de 1387.

Emanuele Zappasodi